
J’ai commencé à tenir un journal en 1963. Mon âge était suffisamment tendre pour excuser l’illettrisme qui, dans les premiers cahiers, appelait des dessins au secours d’une écriture incertaine. Il est amusant de constater que, bien plus tard, au crépuscule de ma vie, après avoir fait mes preuves honnêtes (donc qui ne prouvent rien) comme figurer dans les manuels scolaires et au programme du bac avec mes textes publiés, traduits en diverses langues, au moment où je me sentais pleinement maîtresse de mon écriture, je suis revenue aux sources, préférant à nouveau m’exprimer par le dessin et la peinture plutôt que par les mots. Il est vrai que j’avais consacré quarante ans à l’écriture, durée moyenne de vie sous je ne sais plus quel roi ou empereur, et je trouvais que cela suffisait. Au fil des ans, sans discontinuer, sans me laisser perturber ni par le changement de langue ou de pays (c’est un pluriel !) les cahiers de mes journaux intimes s’empilaient. Couverture diverses, factures de plusieurs continents, le plus souvent manuscrits mais émaillés des exceptions tapuscriptes, mes journaux intimes s’empilaient. Inexorablement. Une quarantaine, cinquante ? Ils voyageaient dans un caisson spécial lors de tous les déménagements et je m’assurais à chaque déplacement de leur bon ordre (numérotés et étiquetés soigneusement, alors que habituellement je ne classe rien). J’avais instauré une tradition. Chaque 31 décembre avant minuit je relisais l’année précédente. Très souvent, j’y découvrais une année très différente de celle de mes souvenirs. A part cette utilisation de relique et de sarcophage de mon passé, beaucoup de mes journaux ont servi à des écrits autobiographiques comme Toujours ensemble. Une émotion à vérifier, une anecdote oubliée ou un souvenir si lourd à porter que la mémoire l’a effacé alors que l’écrit le conserve ? Il n’y avait qu’à faire appel à mes journaux. Le tout premier cahier portait encore les armoires délirantes de réalisme socialiste de la Roumanie, trois années y tenaient sur une vingtaine de pages, le suivant innovait dans l’illustration (des photos noir et blanc) et inventait déjà le narrateur extérieur : le journal était censé être tenu par la Fiat 600 de mon père. Est-ce que c'est ce modèle là qu'on surnommait la Topolina? La petite souris? Je craignais le moment où ma pile de journaux intimes allait dépasser ma taille quand je fus sauvée par le gong. Plutôt par une citation. Glanée au fil d’une lecture sur le zen, je crois, cette proposition admirable : « Il ne faut laisser rien derrière soi, même pas un souffle. » Et moi avec ma pile de journaux intimes, en roumain on utilisait le terme « maculaturâ » de macula (tache) pour tout papier écrit destinée à la poubelle. Et moi ? avec ma tonne de cahiers maculés, mes wagons de vécus en herbier, mes containers d’émotions taxidermisées, mes cargos d’élans lyophilisés… Mais tout cela allait me survivre et encombrer la planète bien plus sérieusement qu’un souffle ! Voilà comment ce soir, au milieu de mon jardin sous le petit olivier, devant les yeux ronds de mon poisson rouge, après lecture, j’ai brûle les deux dernières années. D’accord je sens un peu la fumée, mais je me sens déjà plus légère. Qu’est-ce que cela va être quand le tout sera parti en souffle de fumée ! Je vais voler, c’est certain.
